Regard sur le confinement

"Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. J’ai déjà entendu ça, mais surtout ces jours ci." A découvrir, le témoignage de Joseph Fontaine, membre à Énéo Waremme. 

Confinement

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

J’ai déjà entendu ça, mais surtout ces jours ci.
Pas un seul être, mais tous; et tout:
Les parents, les enfants,
Les amis, les collègues,
Les vendeuses, les passantes.
Les bouteilles dans le bar,
Le frigo bien plein.
Se contenter des restes est fini, le frigo est vide.

Mais, même (surtout?) à quatre-vingts ans, on trouve des palliatifs.
Regarder pour voir, écrire pour prendre conscience.

Par le palier, pas exigu (plus d’un mètre cinquante!),
De possibles livraisons à domicile: pas gai, parfois approximatif.
On n’y a pas eu recours.
La jeune famille. Nous avions été heureux d’avoir des enfants, des beaux-enfants, des petits enfants, mais nous n’y avions jamais pensé pour cet usage.
Et c’est eux qui nous l’ont proposé.
Listes par mail, réception à la porte sans la franchir.
Et on papote, masqués et à bonne distance.
Trente secondes ou vingt minutes.
Ouf ! Merci, merci, merci. C’est tout juste si nous ne sommes pas devenus vos enfants !

Mais que faire de tout le temps à attendre ce déconfinement où, malgré notre âge, nous nous sentirions bien.

La porte du palier refermée, on voit l’appartement, et on dispose du temps.

Dormir, pas toujours bien.
Entretenir un appartement: chasser la poussière, laver la vaisselle, laver le linge, qui n’a guère eu l’occasion de se salir.
Manger, donc cuisiner: le temps disponible a permis la recherche, l’imagination.
On s’est régalés. Merci, ma chère épouse !
Ranger l’immédiat et les choses qui le demandaient depuis des années.
Donner du temps et de l’espace à ma manie collectionneuse d’objets, jolis de préférence mais significatifs.
Mais aussi les «archives», les livres.
Cirer les vieux meubles en chêne.

Et puis, il faut entretenir son physique.
Anne-Marie a son circuit dans l’appartement et elle marche, deux kilomètres par jour.
J’ai un vélo antique dans la chambre 3, face à la fenêtre et au paysage très vert, et je pédale sans avancer.
J’aime le paysage vert, regardé puis vu.
Ce pré avec des moutons, des oies, des poules: toute mon enfance.
Ces jardins avec leurs pelouses ou leurs futurs légumes.
Leurs fleurs, leurs buissons sophistiquement tondus.
Leurs agrès pour enfants, leurs transats pour les jours de soleil.
Ces arbres de toutes sortes, squelettiques en mars, de tous les verts aujourd’hui.
Même un minibus tout rouillé, chez le ferrailleur.
Il nous rappelle le nôtre et les souvenirs extraordinaires qui s’y attachent.

Et puis, bien sûr, les «moyens de communication».
La TV, la plus importantes en heures passées et qui ouvre sur le monde, le nôtre aussi. Politique, coronavirus, potins mondains, distractions policières, etc.
Parfois anesthésiante: l’horreur.
Le téléphone n’a jamais autant sonné, les conversations n’ont jamais été aussi longues. Mais il nous reliait de manière directe à nos enfants, notre famille, nos voisins, nos amis.
Et surtout, il y a les ordinateurs, chacun le sien.
Instruments extraordinaires, aujourd’hui indispensables.
Les mails pour les nouvelles, les messages brefs.
Firefox pour les recettes ou la date de construction du Colisée.
Les rencontres vidéo: il ne manquait que de se toucher.

Et le plaisir d’écrire, jusqu’à exulter.
Avec la facilité de se corriger, se recorriger; combien de fois?
Ecrire amène à se souvenir, à prendre conscience, à se découvrir, à se redécouvrir.
Ecrire des épisodes : nos deux années au Congo, pour faire plaisir à Fr. .
Il y a plus de vingt ans, j’avais commencé: «ce que je crois».
J’ai changé le titre: «cogito, ergo sum», et je continue. Quinze pages.
Une biographie.
Et maintenant le confinement.
Me réessayer à la poésie: sans succès.
Mais je serais heureux de retrouver et y mettre les poésies de ma jeunesse.
J’ai découvert la prose rythmée: très gai.

Des moments paisibles:

A midi, apéritif sur la terrasse. Une Jupiler.
Vais –je le dire?
Nous nous sommes peut-être redécouverts.
Différents, complémentaires, heureux d’être ensemble.

J’ai découvert le bonheur du confinement.

© Joseph Fontaine
Enéo Waremme
«Lundi de rencontre»