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Coup de gueule !

Coronavirus, vieillissement : quelques questionnements éthiques

smilies 2912641 640Nous vivons un moment inédit, anxiogène, qui restreint nos habitudes de vie de manière drastique pour ne pas dire violente : nos déplacements sont limités, nos contacts sociaux directs déconseillés, voire empêchés. Nous voici confinés pour le bien de tous. Ce confinement chez soi peut être pour certains, synonyme d’isolement, pour d’autres de redécouvertes en tous genres...

Un jour, les portes s'ouvriront sur un demain que nous ne reconnaîtrons peut-être pas car nous l’aurons changé.

Aujourd’hui, je partage avec vous mon coup de gueule sur ce que j’ai vu, entendu, durant une quinzaine de jours et que je me suis mise à retranscrire dès le 25 mars. Une sorte de photographie personnelle. Un arrêt sur images d’un film très long. Je me suis centrée particulièrement sur les propos auxquels se sont retrouvées mêlées les personnes âgées. Je vous livre mes ressentis, sans beaucoup de retenue.

Les médias présentent une image de la personne âgée que je n’accepte pas ! 

17 mars 2020, début du confinement

Nous sommes le 25 mars 2020, en pleine épidémie du coronavirus. Confinée chez moi comme chacun d’entre nous, je suis interpellée et choquée par ce que j’entends aux infos, dans la presse, depuis plusieurs jours, à propos du cocktail détonnant : personnes âgées et covid-19. 

Je suis sur le point d’exploser. Exploser de colère. Exploser de tristesse, tant ce qui se dit, ce qui est évoqué, raconté, déduit, décidé, … m’interpelle. Je suis déjà imbibée de cette tranche de vie commune inédite, qui nous marquera tous. Pour les personnes atteintes dans leur chair, les cicatrices témoigneront de la violence de l’attaque à laquelle elles auront dû faire face, rappelant aux autres leurs propres blessures, un grand désarroi et souvent l’impuissance.

Protéger les grands-parents

Dès que la possibilité du confinement a été évoquée, une grande place, légitime, d’ailleurs, a été donnée dans un premier temps aux rôles des grands-parents. Place occupée dans l’économie avec la garde des petits-enfants et le lot de situations qui s’y rattachent. Comme si l’on prenait d’un coup et brutalement la mesure de la charge de travail et des multiples services rendus par les aînés aux plus jeunes générations et aux personnes en difficultés lorsqu’ils s’engagent dans le volontariat. Il allait falloir se passer de leur présence du jour au lendemain, en vue de les préserver.

Pour nous, permanents Énéo, qui avions déjà évoqué à plusieurs reprises la possibilité de mener une action mettant en valeur les papys et les mamys, voilà qu’elle se mettait en place, sans notre aide, forcée par l’actualité sanitaire de notre pays. La société reconnaissait l’ampleur de VOS actions. Tout un pan d’activités qui échappaient à la plupart de nos concitoyens se trouvait mis brusquement en lumière. Il fallait s’organiser sans eux pour aller au travail, télétravailler, encadrer les enfants, faire le ménage et les courses, préparer les repas … et limiter strictement les sorties du nid familial. Pour vivre tout simplement. Cette mesure d’écartement semblait comprise par tout le monde. La « prise de distance sociale » s’installait, alors qu’il s’agit d’une « simple » distance physique, indispensable, et répétée des milliers de fois. Je n’ai pas cru d’emblée que cet effort serait consenti par les plus jeunes, je dois bien l’avouer. J’ai été vite rassurée de voir qu’en effet, une partie non négligeable du monde allait continuer - difficilement, certes - à tourner sans le soutien habituel et « normal » des grands-parents.

Nous devenons des marathoniens

Répit de courte durée dans ce qui va se profiler comme une longue course de fond, pour la vie, et pour laquelle nous devenions de véritables marathoniens. Car c’est bien une course d’endurance qu’il faut entreprendre. Et pourtant, notre société n’est pas du tout prête pour cette activité qui demande bien des qualités comme la ténacité, l’endurance, la force mentale… une indispensable préparation pour tenir sur la longueur. Certaines familles y parviendront-elles sans l’aide des grands-parents ? Très vite, ce ne sont plus les grands-parents qui font la une de l’actualité, on n’en reparlera plus. On ne s’inquiétera même pas, ou très, très, très peu de ce qu’ils ressentent dans leur quotidien, privés de la présence des petits ou soulagés de leur absence. Il ne sera guère fait écho de la nécessité pour les plus âgés, dans cette course forcée, de s’appuyer, comme les autres personnes, sur leurs propres forces.

Isoler les arrière-grands-parents, les résidents des maisons de repos

Préserver les grands-parents est un objectif mais il s’agit maintenant de protéger aussi la génération de nos arrière-grands-parents, les personnes très âgées, dont un certain nombre vivent en maison de repos et de repos et de soins. S’ils sont à risque, ils le sont aussi pour tous les autres, prestataires de soins, familles, proches. Mieux vaut les isoler pour les protéger ? Ou bien surtout pour nous épargner ? Fragilisés, ils sont alors privés de visites et parfois d’activités ou consignés dans leur chambre avec interdiction d’en sortir. Des clenches sont ôtées des portes pour empêcher les résidents de sortir au jardin, d’accéder à leur terrasse. Interdiction aussi de circuler librement dans les espaces collectifs. Fini les repas pris avec d’autres. Ce confinement se fait dans la précipitation, semble-t-il, pétrifiant accompagnants et familles dans le désarroi, parfois le plus complet. Les liens sont coupés brutalement. Chacun se retrouvant isolé de son côté. Comment sera vécue cette situation par les plus âgés fragilisés ? La question n’est ni évoquée, ni débattue. L’on sait pourtant que pareil isolement porte inévitablement préjudice à la personne qui se trouve fragilisée ! Cette situation m’évoque l’image de la casserole à pression dont le couvercle est maintenu, mais pour combien de temps avant qu’elle ne se transforme en bombe à retardement ? Dans le même temps, la vilaine habitude de parler au nom des plus âgés s’accentue tel un toc, un automatisme, que rien ne parvient à réfréner.

Pour les personnes très âgées vivant encore chez elles, l’isolement est évoqué sans plus. Une nouvelle peur s’installe. Comme si la pression n’était déjà pas suffisante. Les services d’aides et de soins à domicile témoignent de leurs peurs légitimes d’attraper ou de transmettre le virus aux bénéficiaires, d’autant que ces services sont ignorés dans les distributions de matériels de protection. Aucun bénéficiaire à ma connaissance ne s’exprime sur sa peur de recevoir le virus d’un soignant itinérant ! Aucun ne s’exprime. La parole ne leur donnée à aucun moment. S’agit-il de préserver les grands-parents et arrières grands-parents ou de les empêcher d’être des vecteurs de transmission du virus ? Le propos choque mais lui non plus ne fait pas débat. Ce n’est semble-t-il pas le moment de se préoccuper des questions éthiques liées au vieillissement dans le cadre de la pandémie.


Le 17 mars dernier, un organisateur de concerts, en rage, taxe le confinement, de connerie, puisqu’il n’y a que les vieux qui sont touchés !


Le gouverneur du Texas, a estimé que les grands-parents, comme lui, devaient être prêts à mourir pour sauver l’économie du pays.


« L’armée espagnole, au cours de certaines visites en maison de repos, a pu voir des personnes âgées, absolument abandonnées, parfois même mortes dans leur lit » souligne la ministre espagnole de la Défense.(le SOIR 23/03/2020)


Le Monde titre « Combattre cette barbarie insidieuse qui porte à s’imaginer que les plus vieux seraient moins à défendre, presque à sacrifier,  rappelant le principe éthique du droit à la vie de toute personne humaine… »


Dans le Vif « Cessons d’opposer les générations par le coronavirus. Les plus jeunes se croient invulnérables. Le coronavirus ? Bof, une affaire de vieux. Vincent Irzerbyt, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain, invite d’urgence à changer le discours ambiant. Il sème dangereusement la division entre générations. Cette manière d’opposer ainsi les générations au lieu de les solidariser est un jeu très dangereux … Il faut responsabiliser les jeunes, montrer que la communauté compte sur eux car ce sont eux qui sont l’avenir, qui représentent la génération qui nous permettra de remporter la bataille. »


Lepoint.fr titrait « Les Français insistant sur l’âge des morts a quelque chose d’effrayant, cela dit quelque chose de l’âgisme qui mine notre société. Souvenez-vous de la canicule qui a fait 14.000 morts en 2003. Un rapport de l’Inserm avait ensuite conclut que ces personnes seraient de toute façon mortes dans les mois suivants. Mais cette « perte de chance » n’est-elle pas malgré tout intolérable ? A partir de quel âge est-il normal de vivre moins ? »


Attendre, attendre

Il faudra attendre le we des 28 et 29 mars pour commencer à voir et entendre les résidents d’une maison de repos et leurs accompagnants chanter sur les ondes de la RTBF afin de signaler qu’ils vont bien ; des octogénaires qui ont vaincu le virus ; une centenaire triste de ne pas pouvoir fêter le siècle qu’elle vient de vivre avec ses proches, le bourgmestre et les volontaires des groupes auxquels elle appartient ; comme d’autres aînés qui ont vaincu le covid-19 ...

Toutefois, derrière ces quelques arbres se cache une forêt sombre et lugubre, celle des réalités de l’isolement forcé de plus âgés. Que sommes-nous très maladroitement occupés à faire ? Comment en sommes-nous arrivés là, si rapidement (comme d’habitude diront certains, comme moi) ? Comment allons-nous tous ensemble vaincre l’ennemi commun sans nous monter les uns contre les autres, sans organiser la mise au banc d’un certain nombre d’entre nous, en l’occurrence, les plus faibles ? Comment ne pas se rendre compte, dans ces conditions, qu’agir collectivement de cette manière risque d’être contre-productive pour notre avenir commun à tous ? Les ambivalences de notre société face aux réalités du vieillissement s’expriment en tous sens.

« Tri » des patients

Si le confinement ne produit pas d’effets suffisants, Le « tri » des patients est énoncé, évoqué, puis très rapidement formulé comme une fatalité. Quelle horrible expression. Mais que recouvre-t-elle exactement ? Les pires choses sont dites. « On se prépare à devoir choisir entre deux patients pour un seul lit » titre le Soir du 30 mars. Suit l’annonce d’une directive du collège des gériatres préconisant que les aînés résidant en maison de repos, atteints du virus et se trouvant dans une situation très grave, ne soient pas amenés aux soins intensifs. Le choix de cette option renvoie au questionnement plus général de la place réservée aux aînés dans notre société.

Au-delà d’être posée abruptement, la question du « tri » des patients pour faire face aux ressources limitées (places en soins intensifs, respirateurs…), pourrait se reposer dans les années futures pour de multiples raisons. Les dommages environnementaux au sens large pourraient produire, dit-on, dans un futur (proche ?) de nouveaux problèmes de santé : aux moustiques Zika, Tigre, s’ajouteraient également des bactéries disparues qui réapparaîtront rapidement avec la fonte des glaces… Des pics de maladies qu’elles soient épidémiques ou autres amèneront des structures tels que les hôpitaux ou les institutions accompagnant les personnes âgées de plus en plus nombreuses, à reformuler la question du « tri », des priorités médicales. Aujourd’hui, nous sommes dans l’action, le » tri » se fait déjà, il continuera à se faire dans les prochaines semaines si nous arrivons à saturation de la capacité des structures de soins, disait Nicolas Berg, président de l’association des gériatres (et de Respect seniors, dont Énéo a rejoint le CA) sur les antennes de RTL. Le gérontologue s’insurgeant, heureusement, qu’il n’est nullement question de « tri » des patients selon l’âge mais bien de tenir compte de l’état général de la personne avant sa contamination au covid-19.

Bref…

Bref, je bous, c’en est trop pour moi. Je pense au travail que nous menons à Énéo en défendant le bien-être des aînés et l’obstination que nous avons de travailler constamment sur les préjugés et les stéréotypes qui dévalorisent les personnes parfois jusqu’à leur ôter l’envie de vie. Rien ne change, dans un moment où nous devrions tous nous serrer les coudes ! Nous sommes loin du compte.

Au fond de moi, j’aspire au changement…

Et vous que pensez-vous de tout cela ?

Quelqeus témoignages


« J’ai été interpelée par les réactions sur les réseaux sociaux par rapport à la non hospitalisation des personnes âgées des MR/MRS. D’autres interventions m’ont donné le sentiment que la PA n’avait plus rien à dire et que toute une série d’autres personnes parlaient à leur place. C’est un sujet difficile à aborder mais il serait utile de rappeler qu’il ne s’agit pas de parler pour mais d’écouter aussi ce que la personne concernée a à dire ou a dit et laissé comme instructions la concernant. Les médias présentent une image de la PA que je n’accepte pas.
Sur ce je vais me mettre au travail. J’ai répertorié les MR et MR/MRS du quartier ou que je connais. J’envoie des cartes postales fabriquées maison. Pour celle de mon quartier, après concertation avec le service social, je vais fabriquer des minis cakes. Ils seront déposés à l’entrée de la Résidence et distribués aux résidents avec le café.
Gerlinde, Bruxelles.


« Les résidents des MR/MRS atteints du virus sont soignés sur place. Or, le personnel est tout juste suffisant en temps normal et il est lui-même exposé à la maladie. Comment un personnel réduit peut-il s’occuper des personnes malades, en isolement, en plus des résidents non touchés par le virus ? Je suis très proche d’une MR/MRS et je sais combien ces temps-ci sont difficiles à gérer. Merci aux résidents pour leur compréhension et au personnel pour son dévouement exemplaire !

Je vis le confinement d’une manière toute positive et active. Au début, j’ai terminé tout ce qui me restait à préparer pour Énéo. Mon bureau bien rangé, je suis passée au potager : m’aérer et aérer les plates-bandes à la grelinette en attendant les semis en place. Les semis dans des godets pour le repiquage : c’est fait. Pas le temps de m’ennuyer, mais tout cela en prenant un temps pour rêver, apprécier chaque instant, siroter seule un café ou un apéro, passer un coup de fil, un mail pour rester en contact. Déjà trois semaines !
Gigi, Thudinie.


« Non, il n'y a pas de guerre, il y a juste un organisme vivant, sorte de migrant qui force à nous arrêter.

Il n'a pas de frontière, il profite de nous pour voyager. Il nous force à nous confiner et à prendre nos distances. Mais ce qu'il ne sait pas c'est que justement prendre nos distances nous rapprochent.
Nous prenons brusquement conscience de l'appartenance et d'une immense communauté composée d'hommes et de femmes. Oui, nous sommes prisonniers en « maison d'arrêt ». Un jour, les portes s'ouvriront sur un demain que nous ne reconnaitrons peut-être pas car nous l’aurons changé. »
Yvan Tasiaux, Dinant.


Je suis très perplexe devant les réactions du politique, des scientifiques et des gens devant cette pandémie, j’ai besoin de recul à ce point de vue-là. 

« Première impression, début de l’épidémie en Chine : les Chinois voyagent par avions entiers partout dans le monde, ils vont nous le refiler, leur virus. Puis il y a eu les vacances de Carnaval et l’Italie. La semaine du 9 mars a encore été active : 1er atelier Carnet Relais remanié, cours de gym et de yoga.
Et puis tout s’accélère : plus d’activités, de réunions, plus de cours pour les étudiants... et nous nous retrouvons en confinement, ma petite-fille Aurore (18 ans) et moi. Là, je me suis dit : “Fais gaffe, les plus vulnérables sont les seniors de plus de 60 ans, tu en as presque 21 de plus alors, accroche-toi !”. Mon programme, en dehors des bavardages avec Aurore :
- Il fait beau, j’ai un grand jardin : plus ou moins une heure de jardinage par jour, c’est un bon exercice.
- Le téléphone pour prendre des nouvelles de mes ami-e-s et de ma famille.
- Un coup d’oeil sur le P.C. : des nouvelles des gens que d’habitude je rencontre en réunion ou en cours.
- Et j’ai dans ma cave et dans mon couloir des cartons qui s’accumulent et attendent la sortie du confinement pour être transférés à la décharge.
PAS LE TEMPS DE BROYER DU NOIR. »
Lucie Moonens, Brabant Wallon.


Si vous êtes persuadé(e) qu’ensemble nous pouvons influer le cours des choses, manifestez-vous, prenez la parole et dites-nous comment vous vivez le confinement, ce qui vous indigne, ce qui vous réconforte, ce qui vous fait réfléchir, ce qui aiguise votre esprit critique face à la pandémie…

Énéo, permet avec des outils variés de créer des groupes de travail, pourquoi pas s’atteler aux enseignements à tirer de cette crise sanitaire, aux maintes répercussions sociales, médicales, économiques futures. Ou approfondir les questions éthiques liées au vieillissement, par exemple. Réaliser un état des lieux des comités éthiques existants, vérifier dans quelle mesure nous y sommes représentés … Des mouvements d’aînés doivent-ils en être sur les questions qui les concernent ? Pourrions-nous créer notre propre comité éthique Énéo ? etc, etc…
Autant de questions sur lesquels vous pouvez réagir dès aujourd’hui via l'adresse Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. et jusqu’à ce que nous puissions à nouveau travailler côte à côte.

Restez chez vous, en prenant bien soin de vous, sans oublier les autres !

Anne Jaumotte
Chargée de projets