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Coronavirus et mondialisation

Toute crise est un moment charnière et crée des opportunités de changement(s)

Depuis la semaine du 17 mars 2020, nous commentons l’actualité générée par la pandémie. Le déconfinement se faisant, les signes que nous maîtrisons la propagation du coronavirus se font ressentir au travers de libertés que nous retrouvons. Nous savons tous qu’à tout moment nous pouvons être contraints de faire machine arrière si nous enfreignons les règles de distanciation qui ne peuvent amener qu’à un nouveau confinement généralisé.

Nous vous proposons cette semaine de tenter un tour d’horizon. Cette crise est-elle un moment charnière ? Y-a-t-il des signes annonciateurs de changement(s) à l’horizon… de la mondialisation ?

De multiples enseignements pour l’après crises

La crise sanitaire nous semble foisonner d’enseignements collectifs.

C’est décidé !
Demain, nous produirons nos masques en Wallonie, pour toujours avoir des stocks sous la main. On achètera des voitures européennes, fini les voitures asiatiques pour moins dépendre de ces pays. On mangera plus sainement, voire bio, tournant le dos à la malbouffe (industrielle) pour être en meilleure santé et faire fléchir notre balance du bon côté. On continuera à cuisiner quotidiennement comme l’ont attestés les achats des belges, durant tout le confinement. Adieu les plats préparés trop salés, trop sucrés, trop gras. On troquera la plage toujours ensoleillée des Baléares pour une terrasse sympa à Durbuy en redécouvrant notre pays. On prendra des trains à grande vitesse et plus jamais l’avion, pour aller passer un long week-end à Barcelone. On s’autorisera à rêvasser au jardin, dans les parcs et nos belles forêts car le confinement nous a (ré)appris les vertus du lâcher-prise et le plaisir de savourer plus souvent le moment présent.

Usine textileEt bien non, il n’en sera rien.
La course à la mondialisation va reprendre son cours.
Les masques chinois à 1€ seront toujours plus attractifs que les masques wallons résistants à 4 euros, et acheter exclusivement wallon restera une atteinte à la concurrence, nous répétera l’Europe néo-libérale. On préfèrera les voitures asiatiques car la garantie serait meilleure et de plus longue durée, au moins 7 ans, même si on change de voiture en général, tous les 4 ans. On retournera vite avec les enfants au Mac Do avant de vite les conduire à leurs activités et de vite faire quelques courses au supermarché... On ira en avion à Barcelone car on ne disposera que d’un week-end pour s’y rendre, on s’évadera encore aux Baléares car nous serons très fatigués par la reprise du rythme infernal métro-boulot-dodo.

Existe-t-il un juste milieu entre le confinement et la course folle que la majorité d’entre nous pratiquait avant la crise sanitaire ?

Depuis 50 ans, nous avons cru que la globalisation du monde ferait notre bonheur et celui des peuples du sud. S’il est vrai que la pauvreté dans le monde a reculé, le niveau d’éducation progressé et que toutes les populations espèrent vivre notre opulence, nous réalisons cependant, que nous n’avons qu’une seule planète et qu’elle ne peut supporter la généralisation de notre mode de vie occidental.


En 2017, plus de 82% des richesses du monde étaient détenues par 1% des plus riches de la planète !


Un mode de vie, que nous vend le 1% des personnes les plus riches, et qui se base sur les flux incessants des marchandises et des personnes à travers le monde et la disparition des stocks illustrée par les catastrophes de ces derniers mois ( manque et pénuries de masques, gels, gants, médicaments, respirateurs, tests de dépistage, etc ….). Un mode de vie basé aussi sur la malbouffe qui va nous fragiliser pour les épidémies à venir. Un mode de vie qui valorise le temporaire, la flexibilité. Le contrat de travail à durée indéterminée n’est plus une valeur de référence car il faut sans cesse prouver de quoi nous sommes capables. Un mode de vie qui intègre l’obsolescence programmée. Tout un programme !


Jacques Attali(1) qualifie l’idéologie de la liberté individuelle qui est la nôtre comme suit :
« le moi, maintenant, tout de suite, et le changement tout le temps ».


Dans ce contexte, nous découvrons qu’il faut faire plus avec moins. Travailler plus, en moins de temps, consommer plus avec moins de pouvoir d’achat, viser la réalisation de soi en restant « au top » tout le temps : être de bons parents, un travailleur performant, une femme heureuse et épanouie...
Les espoirs de la fin du 20ème, siècle, comme l’ascenseur social pour tous grâce à la mondialisation, se transforme en cauchemar au 21ème siècle, alors que les inégalités ne font que s’accroître et la montée du populisme en Europe sont une réalité préoccupante.

Un autre modèle…

Ne devrions-nous pas chercher un autre modèle de société ? Certes, faire sans doute avec moins… mais autrement ! Et la crise sanitaire peut être un bon accélérateur même si nous sommes loin de voir les choses de la même manière.
Les plus riches, le fameux 1%, a bien compris qu’il fallait tirer le meilleur de ce qui reste du gâteau et s’enrichir au maximum en un minimum de temps.


Jeff Bezos, patron d’Amazon, est par ailleurs, l’homme le plus riche du monde. Il s’est enrichi d’un milliard de dollars durant les deux mois de confinement. Il emploie pourtant des travailleurs aux contrats précaires, minutés dans leurs tâches, considérés comme des robots, très peu protégés à l’heure actuelle, contre le virus. Amazon expédie, par an, plus de 5 milliards de colis dans le monde.


Dans les écrits de plusieurs auteurs(2), ces riches personnages sont présentés comme ayant beaucoup de projets, dont celui d’aller vivre sur Mars (encore une question de planète) mais en patientant, ils continuent d’exploiter au mieux les Etats et leurs citoyens pour réaliser tous leurs caprices et maximiser leurs bénéfices faramineux. Nous continuons le règne d’un monde dominé par le marché(3), un marché qui ne génère pas assez de transferts pour réduire les inégalités, que du contraire, ils les accroît.
Aux classes moyennes qui se questionnent parfois sur l’avenir du monde et leur propre mode de vie, (tout en ayant l’impression de ne plus avoir droit à la part du gâteau, mais aux quelques miettes qui tombent du buffet -auquel ils ne sont plus invités-), des troublions politiques, souvent très riches, eux aussi, proposent de quoi faire patienter et éviter la révolte des classes moyennes. Il suffit de pointer des ennemis, des personnes responsables de la perte de confiance de ces populations : les chinois aujourd’hui avec la crise sanitaire, les migrants demain, ou encore les musulmans après-demain ; privilégier « American first »; oublier au plus vite des structures dites inutiles : l’Europe, l’ONU, l’OMS, les conférences climatiques… Il y a fort à parier que ces classes moyennes expriment ou continuent d’exprimer un vote populiste. Quant aux plus pauvres, la crise sanitaire les écrase une nouvelle fois. Ils seront encore plus mal lotis, la crise passée.

Persévérer et croire en un avenir plus juste

Après avoir fait preuve de lucidité, on peut se replier sur soi ou son microcosme social….On peut également vouloir être constructif et combatif !

La mondialisation n’apportera plus le bonheur annoncé mais doit-on la rejeter en bloc pour autant ?

Si nos vêtements made in Bangladesh n’étaient pas fabriqués par des enfants mais des adultes correctement payés, nous pourrions les acheter sans sourciller ; si nos médicaments n’étaient pas fabriqués à l’aide de processus extrêmement polluants en Chine, nous pourrions avoir l’esprit plus tranquille, ici. Si tous ces produits respectaient les clauses sociales et environnementales, ils pourraient être produits là-bas, mais au même prix qu’ici. Le jeu de la concurrence pourrait jouer autour de la qualité du bien produit, de l’innovation, mais aujourd’hui la différence ne se fait que sur les conditions de production inégales telles que la pollution de la production, le non-respect des droits humains ou encore la rémunération incorrecte du travailleur.
Gardons les bons côtés de la mondialisation, comme la prise de conscience mondiale de comme en ce moment dans la lutte contre le virus ! Les nombreuses collaborations du secteur scientifique pour la recherche d’un vaccin en sont un exemple.

Des solutions, des opportunités

Parallèlement, construisons un projet local qui n’est pas un retour à la terre (on sait ce qu’ont donné les communautés post-68) mais la recherche d’un nouveau monde de Terrestres, comme les appelle Bruno Latour.

Un monde fait d’hommes et de femmes qui feront la synthèse entre certains bienfaits de la mondialisation et les atouts du local : retour aux productions locales, circuits courts, ressourceries (seconde main et recyclage), émergence de nouveaux espaces collectifs communs ( potagers communs, exploitation d’une forêt communale en zone créative) et de nouvelles solidarités (faire les courses pour d’autres, distribution de repas aux soignants de première ligne par des restos, offres de logements aux soignants afin de préserver leur famille du virus) dépassant les applaudissements quotidiens à 20h, dans les rues, depuis deux mois.


600 millions d’€ est le montant octroyé pour les aides aux aux travailleurs, entrepreneurs et personnes précaires pour faire face à la pandémie, c’est la somme allouée par la Wallonie. Bien.
Mais que penser des 290 millions d’€ que le fédéral mettrait pour la compagnie d’aviation Brussel Airlines, sans avoir aucun droit de regard sur la gestion de cette société ?


En fait… quand on se regarde dans le miroir après le déconfinement, à part le coiffeur, qu’est-ce qui nous a vraiment manqué ? Voir des amis, aller au cinéma ou visiter une exposition, se promener au bord de la mer ou d’une rivière, aller en bibliothèque, ….Bref c’est ce qui rend attachante une vie locale qui essaye de garder une autre conception du temps, celle redécouverte en cette période de (dé)confinement ! Le tout sans se fermer au monde, ni au sort des populations locales de l’autre hémisphère, ni au devenir des migrants ou des quartiers les plus pauvres… pas très loin des nôtres.

Rien ni personne ne peut nous interdire de rêver, encore moins que les utopies se fondent dans notre réalité…
Osons !

Anne Jaumotte
Chargée de projets


  • 1) Comment nous protéger des prochaines crises ? Jacques Attali, Fayard, 2018
  • 2) Jacques Attali, Comment nous protéger des prochaines crises ? Fayard ; Bruno Latour, Où atterrir ? Ou comment s’orienter en politique. La Découverte, 2017 ; Thomas Piketty, le capital au XXI siècle, Seuil, 2014.
  • 3) https://www.youtube.com/watch?v=baWfd-vRIqM Conférence Jacques Attali - Peut-on penser le monde en 2030 ? 18/02/2014